Une culture peut-elle être porteuse de valeurs universelles ?

La signification du mot « culture » doit d’abord être trouvée (tant bien que mal) avant d’aller plus loin. Premièrement, dans la question initiale, nous avons l’article indéfini « une » qui spécifie qu’il y a donc plusieurs cultures ou sortes de cultures. Ensuite, l’expression « valeurs universelles » s’oppose à « une culture » comme le général au particulier. Il y a ainsi des cultures et des valeurs universelles et celles-ci ne sont pas une et même chose. Inversement, les valeurs universelles ne peuvent pas ne pas venir des différentes cultures. Il y a donc un échange perpétuel entre les « cultures » et les « valeurs universelles » ces dernières n’étant que l’élévation au général des premières. Le danger immédiat est de considérer une culture particulière comme ayant une valeur universelle et ainsi essayer de l’imposer à ceux qui ne verraient pas la « vérité ». Il faut donc dépasser cette difficulté sans tomber dans un relativisme autant dangereux que faux.

La multiplicité des cultures est une évidence en soi. Si nous appelons culture les habitudes de pensée, de comportement, de vie d’une population donnée ainsi que l’état actuel de ses connaissances dans n’importe quel domaine, nous sommes forcés de reconnaître qu’il y a des centaines voire des milliers de cultures sur la Terre. Autant de cultures que de peuples ou ethnies. Il y a ensuite toutes ces cultures disparues ou en train d’apparaître. Les différences de forme et souvent même de fond ne peuvent être niées par celui qui cherche à comprendre. Que ressentir devant la multiplicité des cultures sinon un sentiment de relativisme? Ou, au contraire, un besoin de repli sur soi et de négation de la différence? La deuxième option a été, je crois, la plus prisée et elle l’est toujours. Devant la différence il y a souvent le déni de cette différence, ce déni conduisant souvent à la hiérarchisation. Confrontés à l’inconnu (et à l’incompris) la tendance est souvent au dénigrement. La peur et l’habitude sont deux des facteurs les plus importants de ce dénigrement. Elles ont la source dans l’ignorance. C’est ainsi que, convaincus de la supériorité de leur culture, les Européens ont colonisé le monde en essayant de « civiliser » les « sauvages ». Ce complexe de supériorité n’est par contre pas propre aux Européens. Disons que c’est presque un instinct de conservation. Devant la peur et l’incompréhension générées par la différence, le plus facile est de vouloir éradiquer celle-ci. La confusion faite entre « culture » et « humanité » est dès lors très grave car elle conduit à affirmer qu’il y aurait une culture proprement humaine, bonne, élevée, civilisée et une autre culture barbare, mauvaise, basse, inhumaine. Suit donc le désir d’améliorer cette dernière, et tous les moyens, même « barbares », sont bons car la fin justifie les moyens. Investis d’une mission civilisatrices, nous croyons pouvoir tout nous permettre. Combien de crimes au nom de la civilisation! Combien d’injustices au nom de l’honnêteté! Combien de violences au nom de la paix!

Derrière le désir de « civiliser » se cache souvent le plaisir de dominer. La seule vraie manière de démontrer, à supposer qu’on le puisse, la supériorité d’une idée ou d’un comportement est de les appliquer, donc de donner l’exemple. Il n’y a aucune raison, au fond, qui donnerait à une culture l’avantage sur une autre. Il n’y a pas de vérité, il n’y a que des interprétations. Rien ne dit qu’il est mieux et supérieur moralement parlant de porter un pantalon qu’un kilt, de découvrir ses cheveux plutôt que son dos, de croire en Dieu plutôt qu’en Allah, d’aimer Cezanne plutôt que Rembrandt, d’être lettré plutôt qu’analphabète, Français que Gabonais, homme que femme, hétérosexuel qu’homosexuel…Il y a des différences qui ne sont pas du ressort des hommes, personne ne choisit son lieu de naissance, ses goûts ou ses envies. De quel droit aller donc et dire que telle façon de vivre est mauvaise et essayer de la changer par la violence et l’intimidation? De quel droit s’immiscer dans les affaires internes d’un autre peuple? La simple utilisation de la force prouve que la vérité qu’on veut apporter n’est pas si évidente que cela. Et, si elle n’est pas évidente, c’est peut-être parce qu’elle n’est que culturelle, c’est à dire spécifique à un peuple donné.

Nous arrivons ainsi à affirmer le relativisme total des cultures. Aucune culture n’est supérieure à l’autre, aucune n’est meilleure ou pire, toutes sont égales quoique différentes, toutes ont leurs raisons d’être et leur intérêt, toutes doivent exister, coexister. Il y a certes des problèmes inhérents à chaque culture mais ce n’est pas la culture en elle même qui est problématique. Pourtant, il ne faut pas se tromper sur le relativisme et tomber dans l’acceptation de tout au nom du droit à la différence.

Comme dit plus haut, il y a des problèmes inhérents à une culture donnée, problèmes qui ont peut-être été résolus dans une autre culture. L’échange et l’interaction entre les cultures doivent non seulement être libres mais encouragés. Si différence ne rime pas avec hiérarchisation, elle ne doit pas non plus rimer avec indifférence. Le fait est que s’il est interdit et impossible de faire des hiérarchies entre les cultures, nous ne pouvons pas nous empêcher de voir qu’à l’intérieur d’une certaine culture des choses ne vont pas dans le « bon sens ». Nous critiquons souvent quelque chose au nom d’un idéal que nous croyons possible et meilleur. Et critiquer ne veut pas dire nier, mais ouvrir et partager. La critique se fait souvent avec le secours d’un idéal de vie que l’autre personne n’ignore pas totalement. L’exemple classique est celui de l’excision. Il ne faut pas critiquer cette pratique au nom des prétendues valeurs occidentales mais au nom des valeurs mêmes de la culture dans laquelle elle existe. Il y a, je crois, une base commune à toutes les cultures, aussi éloignées qu’elles soient dans l’espace et le temps. Aucune société, aucune culture ne peuvent survivre sans certaines règles de base, acceptées, en principe, par tous. Même les gangs ont des règles, et j’aurais tendance à dire surtout eux. Au delà de toutes les différences de surface, il y a un fond commun à toutes les cultures. Prenons l’exemple de l’inceste. Je crois que cette pratique est interdite dans toutes les cultures du monde, mais pas de la même façon. Pour certains il est incestueux de coucher avec son oncle, pour d’autres avec son père, pour d’autre que sais-je encore? Le meurtre doit aussi être interdit, sous certaines conditions, dans toutes les cultures. Toutes les cultures parlent de tolérance, d’amitié, d’amour, de respect, de justice, d’honnêteté et de leurs contraires. Certes, les définitions diffèrent d’une culture à l’autre voire même d’une personne à l’autre. Mais les mots ou les concepts sont imprégnés dans la conscience de tous.

Dire qu’une culture donnée est plus ouverte qu’une autre, n’est pas, en soi, ethnocentrique. Il ne s’agit pas de dire que telle chose est meilleure parce qu’elle vient de sa culture mais qu’elle est meilleure parce que si d’autres pouvaient la choisir, ils la choisiraient. La séparation de la religion et de l’État n’est pas bonne parce qu’elle a pris naissance dans la culture occidentale mais parce qu’elle permet l’expression de la différence, parce qu’elle ouvre à plus de tolérance et de compréhension, valeurs prônées par toute culture, mais appliquées seulement par certaines.

Les vraies valeurs ne peuvent être qu’universelles. Ce qui est culturel n’a qu’une valeur relative. L’universel dépasse toutes les cultures même s’il s’en nourrit. Avant d’être Français, Chinois ou Indiens, nous sommes tous Hommes et en tant qu’Hommes nous avons certains droits qui doivent être inaliénables, quelle que soit la culture dans laquelle le hasard nous a faits naître. Il est absolument injuste d’imposer à un être une culture qu’il n’a pas choisie. En tant que personne chacun a droit à mener sa vie en liberté et pour le meilleur. Les cultures qui empêchent le développement spirituel, physique et intellectuel des Hommes sont des cultures qui vont à l’encontre des intérêts fondamentaux de l’humanité, ce sont des cultures qui interprètent l’universel d’une manière intéressée (pour garder le pouvoir en place ou les richesses acquises par exemple) et qui s’opposent à l’instinct de liberté des hommes. Ces cultures qui prennent la forme de l’oppression doivent être combattues et modifiées, et cela au souhait même de ceux qui les subissent et non au nom d’un impérialisme quelconque.

L’universel existe mais il reste à trouver. Souvent, la multiplicité des cultures et leur influence sur notre psychique nous empêchent de le voir mais il est toujours là et nous devons inlassablement le chercher. La seule chance de bonheur sur Terre est la reconnaissance de l’universel alors que le combat pour la domination a toujours été notre malheur.

Certaines idées ou coutumes sont plus proches de l’universel que d’autres mais elles n’appartiennent pas à une culture donnée, elles appartiennent au patrimoine de l’humanité. En somme, aucune culture n’est supérieure à l’autre. Mais il y a certainement des idées et des comportements qui sont supérieurs à d’autres idées ou comportements. Tout ne se vaut pas. Tout n’a pas la même valeur. Si une culture peut atteindre des valeurs universelles, elle ne peut pas être elle-même une valeur universelle. Il ne faut en aucun cas essayer d’éradiquer les particularités culturelles qui ne portent aucune atteinte directe et intentionnelle aux droits fondamentaux des êtres sensibles. La différence est une richesse. Et reconnaître cette différence comme une richesse c’est le propre des valeurs universelles . L’universel est la reconnaissance, l’acceptation et l’encouragement du particulier tant que ce particulier ne porte pas atteinte à l’existence même de la particularité. Les différentes cultures ne sont que les branches, plus ou moins belles et saines, d’un même tronc qui est l’universel.

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